« Nous avons collectivement ouvert une porte fermée depuis des années » : au Chili, l’espoir renaît sur les cendres de Pinochet

Dimanche 25 octobre, les Chiliens ont approuvé à 78% l’élaboration d’une nouvelle Constitution, enterrant celle héritée d’Augusto Pinochet. Retour sur des années de colère, de soulèvement et d’espoirs.

Le décompte des voix n’est pas encore terminé que la Plaza Italia de Santiago est déjà noire de monde. Venus entre amis ou en famille, des milliers de manifestants fêtent le résultat du référendum et avec lui l’espoir d’une ère nouvelle. C’est sur cette même place qu’il y a presque un an jour pour jour, un million deux cent mille Chiliens s’étaient rendus pour lutter contre les inégalités croissantes dans le pays, faisant de l’endroit renommé officieusement « Place de la dignité » le cœur de la contestation populaire. Pour Alejandro Zambra, écrivain, ce référendum représentait « une opportunité géniale de tout recommencer à nouveau et, pour le Chili, de laisser derrière lui une histoire viciée ». Même constat pour la sociologue Belen Rojas Silva : « Nous avons collectivement ouvert une porte fermée depuis de nombreuses années, dans un contexte où s’étaient mêlés de façon très perverse l’injustice, l’impunité, le désespoir. » De son côté, Amandine Coulombel, artiste visuelle engagée auprès de l’organisation territoriale El Cordón Siete Cerros (‘le cordon des sept collines’) et du collectif d’artistes OPA, considère que l’on « peut parler d’un grand pas en avant. C’est hyper émouvant, […] ce combat commencé en 1973 commence enfin à porter ses fruits ». Mais, si Pinochet a effectivement pris le pouvoir par un coup d’État en 1973, son système n’a-t-il pas officiellement pris fin en 1989 ? Officiellement, oui.

Petit retour historique. Dès sa prise de pouvoir –favorisée par le soutien non négligeable des États-Unis– Pinochet impose sa doctrine : le néolibéralisme et avec lui la dénonciation de l’État-providence, la promotion absolue de l’économie de marché et la disparition progressive du secteur public au profit du privé. Pour ce faire, il trouve une petite armée d’économistes dévouée à sa cause : incités à aller étudier l’économie à l’Université de Chicago aux côtés de Milton Friedman, penseur du néolibéralisme, ces jeunes Chiliens n’attendent que d’appliquer les préceptes de leur mentor depuis leur retour au pays. C’est ainsi qu’avec un zèle inégalé, les « Chicago boys » mettent en œuvre leur programme, au point d’en graver les principes sur la nouvelle Constitution alors transformée en Tables de la Loi à la sauce néolibérale : tu n’auras point d’autre dieux devant ma face que le marché. Pour Amandine Coulombel, « tous les combats sont aujourd’hui liés au même problème : le système néolibéral imposé par la dictature de Pinochet et ficelé dans la Constitution de Jaime Guzmán (le rédacteur de la Constitution, ndlr) ». L’État s’efface alors au profit du marché libre tandis que les privatisations se succèdent jusqu’à la caricature, de l’enseignement supérieur aux retraites en passant par la santé et l’accès à l’eau potable. Propriétaires de ces grands groupes privés, une poignée de familles chiliennes –jusqu’à celle de Sebastian Piñera, actuel président de la République– concentre outrageusement les richesses. Ainsi, si la démocratie fait son grand retour en 1990 (même si Pinochet reste commandant en chef des armées puis sénateur à vie jusqu’en 2002…), le système économique n’est pas remis en cause : en raison d’une bonne croissance, le Chili est montré comme le modèle à suivre, on vend un pays en plein essor dont la politique économique est régulièrement qualifiée de « miracle chilien » selon les propres mots de Milton Friedman. Mais dans les faits, une majorité écrasante de Chiliens est endettée jusqu’au cou ; 60% des retraités perçoivent moins de 155 000 pesos (181 euros) de pension par mois, soit l’équivalent du seuil de pauvreté ; les disparités de revenus dans le pays, membre de l’OCDE, sont supérieures de plus de 65% à la moyenne de l’organisation ; 1% des Chiliens concentrent 33% des richesses. Selon la politiste Julieta Suarez-Cao, « il y a un décalage entre le mythe de la méritocratie, cetAmerican dream’ à la chilienne, et la réalité. Ici, la progression sociale dépend davantage de l’apparence et du lieu de naissance que de l’effort individuel ».

Comme souvent dans les grands mouvements populaires, la colère croissante est longtemps restée contenue, presque inconsciente, avant d’exploser à la réforme de trop : en octobre 2019, le prix du ticket de métro, quotidiennement utilisé par près d’un sixième de la population, augmente de 30 pesos. Face à cette décision, les étudiants s’indignent et appellent à la fraude sur les réseaux sociaux avant de casser les distributeurs de tickets. En réponse à la contestation, le gouvernement ne fait pas dans la dentelle : l’état d’urgence et un couvre-feu sont décrétés tandis que des militaires patrouillent désormais dans les rues, rappelant de sombres heures de l’histoire chilienne. Mais n’ayant pas connu cette histoire de leur vivant, les jeunes manifestants ne se laissent pas intimider et continuent la lutte, emmenant alors avec eux le reste de la population pour former un gigantesque mouvement citoyen. Comme le disent eux-même les contestataires, « on ne se bat pas pour trente pesos mais contre trente ans de politique libérale ». Alejandro Zambra raconte de son côté que « la première chose qui [l’a] surpris en arrivant, c’est de voir que les chauffeurs de taxi étaient en faveur du soulèvement. Au Chili, un lieu commun veut qu’ils soient de droite. Cela voulait dire que c’était un mouvement apolitique, contre les politiques et en faveur de la politique ». Dans les cortèges, les protestataires manifestent leur rejet de la classe politique, réclament plus d’horizontalité dans les décisions, plus d’éthique de la part des gouvernants, et surtout moins d’inégalités, plus de justice sociale, plus de services publics. La Constitution cristallise particulièrement les tensions et sa version imprimée devient un best-seller dans le pays. Outre les immenses rassemblements dans les rues de Santiago, des initiatives citoyennes prennent également forme pour répondre à l’inaction de l’État dans la vie économique. Par exemple, l’organisation El Cordón Siete Cerros dont fait partie Amandine Coulombel organise dans la région de Valparaíso des olla communes (‘soupes populaires’), c’est-à-dire des distributions de repas équilibrés aux plus démunis ainsi que de paniers alimentaires aux familles défavorisées disposant d’une cuisine. La nourriture est issue d’achats collectifs solidaires et de dons de la part des voisins. Comme le résume leur manifeste, « seul le peuple aide le peuple ».

Une manifestation monstre à Santiago, le 26 octobre 2019

Mais si l’État est bien absent économiquement, difficile d’en dire autant au niveau de la répression. Alors que l’ONU et Amnesty International ont publiquement condamné les méthodes utilisées par les forces de l’ordre, le bilan est sans appel : selon l’Institut national des droits de l’homme (INDH), un organisme public chilien, on comptabilisait ainsi entre octobre 2019 et février 2020 près de 30 morts ; plus de 25 000 arrestations et des milliers de cas de ‘détention provisoire’ ; 3 649 cas de blessure dans les hôpitaux et centres de santé dont 269 sur des mineurs ; 405 blessures oculaires dont 33 éborgnements, notamment par l’utilisation de tirs de chevrotine en caoutchouc, cependant composées selon l’Université du Chili de 80% de silice, de sulfate de baryum et de plomb, ce qui les rend aussi dures « qu’une roue de skate » ; 842 cas d’usage excessif de la force en détention ; 45 cas de tortures ; 200 cas d’agressions sexuelles dont nudité forcée, attouchement et viol, mettant alors le mouvement féministe en première ligne de la contestation populaire. Rappelons également que ces chiffres ne représentent que la partie immergée de l’iceberg. En effet, ils dépendent des observations du personnel de l’INDH qui, ayant des moyens limités, ne peut envoyer dans les grandes villes qu’une poignée de personnes, qui doivent alors à elles seules couvrir manifestations, hôpitaux, commissariats et centres de détention. En outre, bon nombre d’arrestations policières ne sont tout simplement pas enregistrées en l’absence de registre formel, sans oublier qu’il est relativement fréquent que des manifestants décident de se soigner eux-même après des affrontements avec la police afin de ne pas se faire arrêter à l’hôpital.

Malgré cette répression aussi brutale que massive, le mouvement n’a pas faibli, même après les vacances d’été (en mars 2020 dans l’hémisphère sud). Voté par la Chambre des députés, l’amendement pour un référendum constitutionnel a alors été signé à contrecœur par le président Piñera, dont la cote de popularité pointe à 6%. L’arrivée de la pandémie de Covid-19 aurait bien pu mettre entre parenthèse l’estadillo (‘le soulèvement’), mais les contestataires ont tout fait pour ne pas se démobiliser. Alejandro Zambra se rappelle combien cette situation était frustrante : « Tu avais l’impression d’avoir le sens de l’histoire avec toi et te voilà derrière ton ordinateur, à tweeter comme un couillon. » Alors qu’une nouvelle explosion sociale est à prévoir au sortir de la crise, les décisions du gouvernement concernant l’épidémie ont été selon la sociologue Emmanuelle Barozet « insuffisantes, tardives et bureaucratiques » : le confinement a duré cinq mois, de mars à août, détruisant plus d’un million emplois, mais il a par exemple fallu plus de deux mois au gouvernement pour commencer à aider les familles les plus vulnérables. La crise sanitaire a alors au moins eu le mérite de mettre encore davantage en lumière les fragilités de tout un système.

Un graffiti dans une rue de Santiago le 6 avril 2020 : « Piñera, nous résisterons à la pandémie uniquement pour te voir tomber ! » 
Esteban Felix / AP

Et maintenant, alors que le « oui » au changement de Constitution l’a largement emporté et qu’une assemblée constituante paritaire –une première dans l’histoire– devra être spécialement élue en avril, quelles perspectives pour le Chili ? En réalité, aussi symbolique soit-il, cet évènement ne représente qu’un début, un cadre de discussion, pas une fin en soit. La sociologue Belen Rojas Silva attend par exemple de cette nouvelle Constitution qu’elle garantisse davantage « les droits qui ne le sont pas encore, comme le droit à l’éducation ou au travail, qui passent aujourd’hui derrière le droit à la liberté d’entreprise ». Cependant, voir une Constitution répondre à toutes les attentes est loin d’être gagné. En effet, au moment de voter l’amendement, le Parlement a mis en place un certain nombre de cadenas, comme l’interdiction de discuter des traités de libre-échange. De plus, les partis déjà existants, bien que tous pointés du doigt par les manifestants, devraient jouer un rôle prépondérant dans le processus électoral d’avril 2021, limitant ainsi la possibilité aux indépendants issus du mouvement citoyen de se présenter à l’assemblée constituante. Cette dernière risque donc de ne pas être très représentative des revendications populaires, d’autant plus que pour qu’un article soit adopté par la constituante, il doit être voté par au moins les deux tiers de l’assemblée, permettant alors à certains –notamment la droite conservatrice– de bloquer les articles qu’ils ne jugent pas à leur goût.

Amandine Coulombel veut pourtant voir dans cette nouvelle étape de l’histoire chilienne une dimension universaliste : « Toutes les demandes sont transversales, pas seulement au Chili mais aussi à l’international, où l’on retrouve certaines problématiques identiques. […] La situation chilienne va forcément inspirer ailleurs, et peut-être pourra-t-on en tirer des conclusions plus générales pour aboutir à un système plus sain». À l’heure de tous les bouleversements, le monde d’après n’attend que nous.

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