En 2021, une presse partout sous pression ?

Crise de confiance, libertés restreintes, journalistes emprisonnés, médias contrôlés, ces signes sont des témoins plus ou moins forts des menaces auxquelles fait face la liberté de la presse dans le monde. Cependant, le danger prend des formes multiples et provient de divers acteurs.

            En fin d’année 2020, Reporters sans frontières (RSF) publiait son rapport annuel sur la liberté de la presse dans le monde. Le classement montrait alors, sur 180 pays étudiés, seulement 14 présentant une « bonne » situation contre plus d’une vingtaine affichant une situation critique. Pire, l’année a été marquée par le meurtre d’environ 50 journalistes tandis que 400 sont actuellement emprisonnés. Or, RSF définit le Classement comme « une liste de 180 pays et régions, établie selon le critère du degré de liberté dont jouissent les journalistes. » Pour le déterminer, les experts en charge de l’évaluation prennent en compte un relevé quantitatif des violences commises contre les journalistes sur la période étudiée mais aussi « le pluralisme, l’indépendance des médias, l’environnement et l’autocensure, le cadre légal, la transparence et la qualité des infrastructures soutenant la production de l’information. » Ainsi, les dérives concernant la liberté de la presse sont fréquentes dans de nombreux pays et les mauvais élèves peuvent parfois cocher toutes les cases.

2020 World Press Freedom Index | RSF
Planisphère représentant l’état de la liberté de la presse dans le monde (Source : rsf.org)

Corée du Nord, Chine : des médias complétement contrôlés

            Si l’on retrouve ces pays dans les dernières places du classement, c’est tout sauf un hasard. En effet, le régime totalitaire de Kim-Jong Un cherche à maintenir la population dans l’ignorance. A cette fin, des mesures techniques ont été prises afin d’assurer un contrôle presque absolu des communications et documents transmis au sein de l’intranet national. Seule l’agence de presse KCNA peut fournir des informations officielles aux autres médias et une simple fréquentation d’un média étranger est passible d’un séjour en camp de concentration. Le contrôle est aussi total en Chine, 177ème au classement, notamment depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012. Les journalistes chinois doivent ainsi faire quotidiennement face à la censure et le gouvernement s’attaque à toute déviance. Environ 120 journalistes sont détenus dans les prisons, un record mondial tristement spectaculaire. « Le contrôle est de plus en plus serré.  Les sujets qu’on traitait l’an dernier, il n’est plus possible d’en parler cette année. Ce genre de censure est possible d’un mois sur l’autre » expliquait ainsi une journaliste anonyme chinoise à Franceinfo.

Turquie : le règne de l’arbitraire

            Sans surprise, le régime d’Erdogan fait lui aussi partie des mauvais élèves en ce qui concerne la liberté de la presse puisque depuis le coup d’Etat raté de juillet 2016, le président turc ne cesse de s’attaquer aux journalistes et de fermer des médias. Aysegül Sert, journaliste à Paris pour le New York Times et le New Yorker, dénonçait le côté arbitraire des sanctions ou des arrestations dans une interview à France Culture : « Aujourd’hui, on ne sait plus (ce qui peut être sanctionné), ça peut être un tweet, un retweet, un discours que vous avez eu avec votre voisin, ou juste votre travail de journaliste que vous faites objectivement et vu comme quelque chose qu’il faut mettre sous silence. » Ainsi, 200 journalistes et collaborateurs des médias ont été emprisonnés en Turquie ces 5 dernières années, les journalistes turcs ont été la cible d’au moins 139 agressions sur cette même période, 160 médias ont été contraints à la fermeture, 90 % des médias turcs sont contrôlés par des investisseurs proches du pouvoir, 1 358 articles ou liens d’articles ont été censurés en 2020, et 215 journalistes travaillant dans des rédactions turques ont été licenciés l’an passé.

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Un message qui doit désormais être diffusé (Source : franceculture.fr)

Hongrie : l’art de la manipulation

            Comme en Turquie, le parti Fidesz au pouvoir cherche à faire taire les médias critiques. Aujourd’hui, le paysage médiatique est dominé par la Fondation de la presse et des médias d’Europe centrale (KESMA) qui contrôle 476 médias du pays et est ainsi au service du Premier ministre Victor Orban. Ce dernier avait, à son arrivée en 2010, placé tous les médias publics sous sa tutelle et dès lors, les journalistes, techniciens réputés hostiles au Fidesz ont été licenciés, puis ce sont les médias privés qui ont été attaqués. Cependant, le but n’est pas de sanctionner directement ces médias désobéissants, mais des hommes d’affaires sont engagés pour servir d’intermédiaire. Les médias rencontrant des problèmes économiques sont parfois rachetés par des groupes avant que des proches d’Orban ne les reprennent pour les contrôler ou les fermer. Cette situation a par exemple été constatée en 2016 avec la fermeture du quotidien Népszabadság qui avait été auparavant repris par Lorinc Mészáros, homme politique et homme d’affaires connu comme la première fortune de Hongrie et proche du Premier ministre. A cela s’ajoutent parfois les achats d’espaces publicitaires de certains journaux par le gouvernement qui lui permettent d’avoir la mainmise sur la presse. Ainsi, la situation ne cesse de se dégrader et particulièrement pour les journalistes indépendants qui ont interdiction de participer à certains évènements et de s’adresser aux députés du Parlement.

Et où en est la France ?

            Si notre pays se classe 34ème au classement de Reporters sans frontières, la liberté de la presse est en réalité loin d’être parfaitement respectée et semble même décliner. C’est en tout cas ce que l’on peut penser au vu de la chute de deux places qu’a subi la France au classement et le débat est longtemps revenu ces derniers temps en raison des polémiques autour de la loi sécurité globale contenant l’article 24 qui entend lutter contre la diffusion d’images de la police qui pourraient aboutir à des menaces ou du harcèlement. Mais comment le pays des droits de l’homme peut-il être aujourd’hui dans une telle situation ? Le premier problème concerne les concentrations verticales, c’est-à-dire le fait que les médias appartiennent à des groupes ayant d’autres intérêts. De plus, le climat politique aggrave la situation comme on peut le voir avec certaines déclarations de responsables politiques. On peut aussi ajouter à cela les insuffisances du cadre légal en matière de protection des sources ou encore le manque de sécurité lié à la fois à l’intolérance religieuse comme le prouvent les attentats de Charlie Hebdo en 2015 et aux violences policières comme on l’a constaté durant le mouvement des gilets jaunes. En effet, entre le 17 novembre 2018 et le 17 mai 2019, 54 journalistes ont été blessés par les forces de l’ordre, dont 12 sérieusement.

Norvège : le modèle à suivre…

            Depuis plusieurs années, le pays se classe au plus haut rang en matière de démocratie et de liberté d’expression. Les jalons de la liberté de la presse ont été posés dès 1814 avec l’article 100 de la Constitution. Les médias sont aujourd’hui libres et les journalistes travaillent dans d’excellentes conditions puisqu’ils ne subissent ni censure ni pression politique, et la violence à leur égard est assez rare. Cependant, les réseaux sociaux constituent une menace. En effet, selon les services de sécurité de la police, la haine contre le gouvernement, le harcèlement, les attaques personnelles et les déclarations menaçantes contre des individus sont courants, mais la Norvège semble tout de même s’imposer comme un modèle à suivre…

Que retenir ?

            Le constat le plus frappant est bien sûr le fait que les atteintes à la liberté de la presse soient aussi développées. Pire, ce sont dans les plus grands pays que les atteintes sont les plus fortes venant des responsables politiques notamment. C’est bien sûr le cas dans des pays comme la Chine ou la Russie mais on l’observe aussi aux Etats-Unis, notamment sous l’ère Trump, puisque l’ancien président ne cessait de s’en prendre aux médias en les accusant de divulguer des fake news ou en refusant des accréditations à la Maison blanche, par exemple. Au Brésil, Jair Bolsonaro a déclaré à des journalistes « Vous êtes une espèce en voie de disparition » et « lire le journal, ça empoisonne », preuve du danger vis-à-vis des médias que représente le président d’extrême droite. La question qui se pose est alors : comment en est-on arrivé là ? Selon Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières, « s’il devait y avoir un facteur d’explication, ce serait le changement de fonctionnement de l’espace médiatique. » En effet, tous les contenus sont aujourd’hui en concurrence, il devient donc plus facile de s’en prendre aux journalistes, et les intérêts économiques menacent le pluralisme médiatique. De plus, la crise de confiance que traversent les médias accentue leur fragilité puisque, parfois, la population n’hésite pas à s’en prendre aux médias, comme on l’a vu en France dans certaines manifestations. En 2019, RSF soulignait déjà que « l’hostilité à l’encontre des journalistes, voire la haine relayée dans nombre de pays par des dirigeants politiques, a fini par susciter des passages à l’acte plus graves et plus fréquents. » Alors dans ce contexte critique, il est nécessaire de se rappeler à quel point le journalisme est essentiel à la vie démocratique, il est nécessaire de chercher la fiabilité au lieu de la violence, il est nécessaire de faire raisonner les mots de Thomas Jefferson : « Notre liberté dépend de la liberté de la presse, et elle ne saurait être limitée sans être perdue. »

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Le premier amendement de la Constitution américaine garantit la liberté de la presse. Source : AFP

Image : arte

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